Quelque part, 1913

1913 env

Il n’est pas sans danger de rouvrir la boîte en fer-blanc. Sur la surface sensible de ces petits rectangles de papier, une seconde de vie est venue se poser, et puis s’est enfuie à jamais. D’innombrables secondes la précèdent, et d’autres la suivent et font des vies qui dans le présent se prolongent. Ramener le passé au jour peut réveiller des blessures, comme la fonte du permafrost peut réveiller des bacilles endormis, mais encore virulents. Il faut être prudent.

Cette image est assez ancienne pour que sa charge explosive soit désamorcée, encore que ceci même ne soit pas certain. A gauche, à nouveau, ma grand-mère, Fernande, puis sa belle-sœur, Blanche, et la fille de celle-ci, Marguerite. L’image date des environs de 1913. Fernande est déjà mariée mais pas encore mère. Elle tient entre ses mains un livre dont elle semble marquer une page avec son pouce, comme on le fait quand on n’a interrompu sa lecture que pour un instant, que peut-être on est impatient de la reprendre,  et qu’on écoute l’interrupteur avec le masque de l’attention, alors qu’on a encore l’esprit dans le roman. Peut-être aussi lisait-elle à haute voix, à l’intention de l’autre jeune femme et de l’enfant, quand le photographe les a surprises et elles posent sans impatience en attendant de reprendre le fil de l’histoire. En tout cas, c’est bien ainsi que l’image est mise en scène. Seulement le parc est peint sur une toile, le banc est un accessoire de l’artiste photographe, le livre aussi sans doute. Mimer la vie bourgeoise, un moment, puis retourner au labeur.

L’image comme objet possède elle-même son histoire, au-delà de ce qu’elle raconte, et c’est aussi comme cela qu’elle s’inscrit dans le temps. Elle porte les marques de son parcours, rayures, poinçonnements, craquelures, elle a été usée, crayonnée par une main enfantine qui n’est sans doute plus de ce monde. Pourtant, plus d’un siècle après, les visages paisibles nous regardent encore et l’histoire que raconte le livre est toujours en suspens.

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