
Le 13 juin 2017, avec deux heures d’avance, comme la groupie enamourée d’une rock star, j’entre dans l’auditorium parfaitement vide de la BNF. . Je suis venu écouter la masterclasse de Pierre Michon. Entendre la voix et contempler le corps vivant de l’écrivain qui nous a sauvés, nous qui nous mêlons d’écrire, de l’ombre stérilisante des grands morts.
Une expo sur Topor me fait gagner une heure. Enfin je m’assois, au deuxième rang, bien au centre. Peu à peu, les gradins s’emplissent. La dame à ma droite est venue en voisine, elle habite le quartier. C’est pratique et distrayant, et puis c’est gratuit. Elle ne connaît pas Michon. Je lui en dis quelques mots, Je lui dis que j’écris aussi. Ça l’épate. Heureusement qu’il reste les vieilles dames.
Michon parle, aimable, souriant, s’amusant un peu d’être là, semblant presque s’en étonner.
Sur les gradins, tous n’ont pas pris le TGV, mais ils sont de la fraternité, on le perçoit au souffle de la salle, suspendu, intense. Le lecteur de Michon est éternellement en manque. Proust, Giono, Faulkner nous ont donné des fleuves, l’œuvre de Michon, pas vingt centimètres des belles livrées jaunes de Verdier sur les rayons de ma Billy.
Il y a de la ferveur, de l’amitié, une attente.
Soudain cette phrase, lâchée l’air de rien : « Je pense à une suite de La grande Beune ». La salle fait un grand « Ah ! » , à l’unisson. Un répons, un amen.
C’est au fil de la Beune que je suis entré en fraternité michonienne, certes pour toutes les raisons que l’on sait, que d’autres disent mieux que moi, mais aussi, peut-être davantage encore pour les images, vignettes, enluminures presque naïves qui m’ont rendu amoureux de cette prose, pour les petits enfants qui bougent les pieds quand ils pensent, ou pour le pauvre Bernard, mon homonyme, que l’instituteur fait pleurer, tellement moi et tellement moi aussi son tourmenteur éperdu de désir. Et comme à Tolbiac le désir se tend soudain à nouveau comme corde d’arc sous cette promesse de suite. Tenue, six ans plus tard, ou vingt-cinq, si on part de la première Beune, la grande. Et dans le silence de ma chambre, à minuit et à l’instant ultime et si longtemps désiré où Yvonne se donnera, le grand « Ha ! » de triomphe que je pousserai, écho et symétrique de celui de Tolbiac, réveillera la maison.