Antoine

Image par Sephirothmsk sur https://sephirothmsk.deviantart.com/art/Building-on-fire-2835177

La nouvelle Antoine a été sélectionnée par la RTBF pour être réalisée et diffusée à l’antenne. Au bas du texte, la version audio. Lecture par Jean-Paul Humpers.

Assis dans la laverie automatique, vêtu d’un peignoir de bain en éponge rose pâle, il attend que la machine veuille bien rendre encore une fois un aspect acceptable à son unique jeu de vêtements. C’est un de ces petits vieux que leurs rituels minuscules maintiennent en vie, avec un crâne luisant émergeant comme une île d’une couronne de cheveux jaunes, et des jambes pâles ornées de varices. Il attend, les mains sagement posées sur les genoux, absorbé par le spectacle du linge qui tourbillonne dans sa mousse grisâtre, derrière le hublot.

Il ne lève pas la tête tout de suite quand la fille entre. Blonde, bottes, imper de skaï noir. On comprend tout de suite à quoi elle croit ressembler, mais ce n’est pas ça : trop de racines noires, et quelque chose de déjà vaincu dans le regard sous le maquillage. Au bout de son bras pend un gros sac de sport. Elle regarde dans le local, le tour est vite fait. Il n’y a que lui.

Elle s’assoit à côté de lui et lui parle avec de l’urgence dans la voix. Sa bouche sent le tabac. Sous le plastique, elle transpire. Ses yeux à lui ont envie de retourner vers le tourbillon et son esprit au floc floc tranquille qui fait si bien le vide – tout ça c’est trop, beaucoup trop. Mais elle ne le laisse pas. Elle sort de sa poche un revolver, le colle sous son nez. Ça sent le fer et l’huile, ça sent la machine à coudre. Elle a la main qui tremble. Elle parle plus fort :

– Tu t’appelles comment ?

– Barroux. Barroux Antoine.

– Ton adresse.

– J’habite ici. À côté. 2A. Quatrième gauche.

– Bon écoute, Antoine, là, je vais te laisser ce sac. Tu vas le garder pour moi. Pas longtemps. Et puis je reviendrai le chercher. Tu as compris ? Tu restes ici, tu le gardes avec toi, c’est tout. Tu l’ouvres pas. Ta gueule non plus. Je suis pas loin. Je te surveille. Tu touches à rien, tu dis rien. Sinon quand je reviens… Bang. Bang. Tu as compris ?

– Mais c’est que…

– Antoine, là j’ai pas le temps de discuter. Tu gardes le sac. Tu causes pas. Je reviens. Fais attention.

Ensuite elle n’est plus là. Antoine reste un long moment sans bouger, la tête rentrée dans les épaules. La machine est passée sur essorage. Enfin il ose jeter un regard vers la rue. Vide, pour ce qu’il en voit, au-delà d’un monticule de poubelles qu’une grève des éboueurs a accumulé. Sous le siège métallique boulonné au sol, le sac de sport.

Antoine reste là, sans bouger, jusqu’à ce que la machine ait fini de tourner, puis il fourre le linge humide dans son sac à lui, un grand sac en plastique qui lui sert pour ça. Il se rassoit. Il attend. Le temps coule lentement. Par la porte ouverte entre le fade relent des ordures en souffrance.

Antoine ne pense pas vite. D’habitude, une idée lui dure des heures. Il la mâche comme un chewing-gum jusqu’à ce qu’elle n’ait plus de goût. Mais là ça se bouscule dans sa tête. Il voudrait que la fille revienne vite, remporte son maudit sac, le laisse rentrer chez lui et oublier tout ça. Mais le temps passe et elle ne revient pas. Il pourrait sortir en criant au secours, police, mais si c’était vrai qu’elle le surveille ? Le pistolet c’était bien un vrai. Et puis qu’est-ce qu’il y a dans ce sac ? Un pistolet, un sac, ça fait penser à des billets, c’est sûr, des liasses de billets empilées, ou alors la drogue, des sachets de poudre blanche. On ne voit pas ces choses dans la vraie vie.

Quelqu’un entre, pas la fille mais monsieur Kader, le propriétaire de la laverie.

– Oh, Monsieur Antoine, vous avez pas fini ? Ce soir je vais fermer tôt. Avec tout ce bordel, vous avez vu ?

– Heu… non. Qu’est-ce qu’y a eu ?

– Oh la la, vous avez dû dormir ma parole. Vous avez rien entendu ? Un hold-up à la banque du coin là-bas. Des coups de feu. Deux morts il paraît. Le voleur et le caissier. Enfin le caissier il est pas tout à fait mort. Je sais pas. Mais l’autre s’est sauvée. Il paraît que c’est une femme. Les flics ils ont cerné le quartier. Fouillent toutes les bonnes femmes. Moi je ferme et je rentre chez moi, pas d’embrouille. Si ça vous embête pas…

– Ben non. Je vais y aller.

– Eh, Monsieur Antoine, vous oubliez l’autre sac.

– Ah oui.

– Grande lessive aujourd’hui, hein ?

– Hein ? Ah oui.

Dehors, Antoine rase les murs, mais aucune balle ne vient siffler à ses oreilles. Du coin de l’œil, il a vu au carrefour le fouillis des voitures avec les lumières bleues qui dansent sur les murs. Mais il ne veut pas regarder par là.

Sur le trottoir d’en face un groupe de ménagères essaie de voir du sang. Un flic en uniforme tente de les disperser. Parmi elles, il y en a une qui porte un cabas d’où dépassent des poireaux. Elle a un imper noir. Elle regarde Antoine. Son index tendu vers lui, ses lèvres font « bang » en silence.

L’immeuble d’Antoine n’est qu’à cinquante mètres et il faut quand même qu’il tombe sur Gomez.

Gomez, c’est son copain. Enfin, pas vraiment. A dire vrai il ne l’aime pas du tout, mais c’est ce qui se rapproche le plus d’un copain. D’abord Gomez est sale, il transporte partout son odeur rance de pas lavé. Et puis il boit, enfin quand il a des sous. Et puis Gomez insiste toujours pour montrer à Antoine ses sales cassettes. Il voit bien qu’Antoine est gêné, qu’il essaie de regarder ailleurs, et ça le fait rire. Mais Gomez vient toujours lui parler, et c’est à peu près le seul, alors.

Gomez est encore entre deux vins. Il raconte la même chose que Kader. Antoine ne dit rien, il continue à marcher. La courroie du sac lui scie l’épaule. Gomez le suit dans le couloir sombre. Les portes des boîtes aux lettres pendent, ou ont disparu, sauf celle qui porte une étiquette BARROUX ANTOINE 4e G. en grosses lettres bien carrées. Antoine accélère un peu dans l’escalier, autant que ses jambes le lui permettent, et Gomez s’essouffle à le suivre en lui parlant toujours.

– C’est quoi ce sac ? Tu l’avais pas.

Antoine sort ses clés et commence à ouvrir ses verrous. Un, deux, trois. Il lui vient soudain l’envie pas raisonnable de clouer le bec à Gomez pour une fois.

– C’est les sous du hold-up. Elle me les a donnés.

Gomez reste un moment scié. Antoine qui lui fait une blague, c’est pas courant. Antoine c’est son copain. Enfin, pas vraiment, mais au moins quand on lui parle il fout pas le camp tout de suite. Il répond pas fais pas chier, va cuver ailleurs. La plupart du temps il dit rien du tout. Seulement il est un peu vide dans la tête. Même question de la chose il est un peu demeuré. Gomez a bien essayé de l’intéresser un peu, un type tout seul, il faut qu’il se défoule sinon c’est pas sain. Mais rien à faire.

Gomez rigole :

– Ça t’arrangerait bien, hein ? Et moi aussi, sûr. Sérieux, c’est quoi ?

– Ben t’as qu’à regarder, répond Antoine en posant le sac aux pieds de Gomez.

La fille a bien dit de ne pas l’ouvrir, mais après tout, Gomez, c’est pas lui. Gomez ouvre la fermeture Eclair, et puis il ne dit plus rien. Il sort du sac une espèce de peluche orange, non, c’est une perruque, de grosses lunettes de soleil, et il reste là la bouche ouverte.

Antoine s’approche et coule un regard dans l’ouverture. C’est bien comme il avait pensé : des billets, tout un tas.

– Comment t’as eu ça ? bégaye Gomez.

– Comme je t’ai dit. La fille.

– Et alors pourquoi elle te l’a donné ?

– Je sais pas. Elle voulait peut-être échapper aux flics. Et puis elle a dit qu’elle revenait. Elle a un pistolet.

– Qu’est-ce que tu vas faire ?

– Ben, je vais lui rendre.

– Lui rendre ? T’es pas fou ? On va se le garder tout ce fric. Tu te rends compte ? Y a au moins… je sais pas… au moins…

– La fille, elle est en bas. Elle va venir. Et puis je t’ai dit qu’elle a un pistolet. Écoute, Gomez, vaut mieux que tu restes pas ici. Elle va savoir que je t’ai causé, et puis… Allez, rentre chez toi. Je vais lui rendre son sac et puis on n’en parlera plus.

Gomez se laisse conduire vers la porte mais il a comme un drôle d’air, comme quelqu’un qui a son idée.

Gomez n’est pas parti depuis plus d’un quart d’heure quand la fille arrive. Elle entre sans frapper. S’arrête un instant en travers de la porte. Elle a son arme à la main.

– T’es seul ?

Antoine fait signe que oui. Elle fait un petit tour d’inspection, il n’y a que deux pièces. Tout est vieux et branlant, mais astiqué. Elle ramasse le sac, jette un coup d’œil dedans.

– Je savais qu’on pouvait se fier à toi, comment déjà, Antoine. Bon c’est pas tout ça, il faut que j’y aille. Antoine, contente de t’avoir connu.

Elle arme le pistolet et le braque entre les yeux d’Antoine, si près qu’il est obligé de loucher pour continuer à voir le petit œil rond. Antoine se dit vaguement qu’il va mourir et qu’il n’a pas étendu son linge. Alors Gomez arrive comme un bulldozer en brandissant un tabouret qu’il écrase sur la tête de la fille. Elle lâche le pistolet et met ses mains sur sa tête pour essayer de se protéger.

Gomez tape et tape encore, en répétant à chaque fois salope-salope-salope. La plupart de ses coups tombent n’importe où, mais tout de même au bout d’un moment la fille cesse de bouger. Alors il reste là debout avec le tabouret à la main, à moitié démantibulé et tout taché de sang. Dans la pièce on n’entend plus que son souffle lourd et un petit bruit bizarre, c’est Antoine, tout tremblant, qui sanglote. Il tient le pistolet au bout de son bras tendu, pointé sur le plancher, le plus loin possible de lui.

Enfin Gomez pose le tabouret. et se penche sur la fille recroquevillée par terre. Il la tire par un bras pour la mettre sur le dos. Ses yeux sont ouverts, elle a l’air bien morte. Dans le mouvement, la jupe a découvert ses cuisses blanches. Gomez dit encore une fois : « salope » entre ses dents.

Antoine parvient enfin à marmonner :

– Tu l’as tuée, Gomez ? Elle est morte ?

– Ouais, elle est morte. La salope. T’aurais préféré que ça soit toi ?

– Qu’est-ce qu’on va faire, Gomez ? Qu’est-ce qu’on va faire ? Il faut la cacher…

– On a le temps. On l’emportera cette nuit.

– Cette nuit. Ah bon. Mais arrête de la toucher comme ça. Arrête, Gomez, elle est morte !

– Ben alors, elle sent plus rien…

– Gomez, c’est dégueulasse. Arrête, Gomez, fais pas ça, je vais…

Le pistolet de petit calibre ne fait pas autant de bruit qu’on aurait pu l’attendre. Gomez se lève et tend la main vers Antoine.

– Donne-moi ça, couillon.

C’est à ce moment-là qu’il voit le petit trou dans sa chemise .

Dans la rue aujourd’hui les badauds sont à la fête. Après le hold-up, le clou des spectacles de rue : un bel incendie. Et celui-là est particulièrement réussi. L »immeuble pourri flambe comme une torche.

– Pourvu que le petit vieux du quatrième ait pu sortir.

– Oh ! Vous faites pas de souci, je l’ai vu il y a une demi-heure. Il montait dans un taxi.

– Lui dans un taxi ? Ben mince, faut croire qu’il a les moyens.

 

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