Pierre Bergounioux, Miette

Miette de Pierre Bergounioux, Éditions Folio

Je ne sais pas combien de temps avait pu s’écouler. Soudain, la porte de l’arrière-cuisine s’est ouverte. Une ombre, une vieille femme vêtue de noir, pour autant que j’aie pu en juger, a glissé jusqu’à l’autre porte, qui s’ouvre sur le corridor où elle a disparu. Cette silencieuse apparition a duré environ trois secondes. C’était Miette.

Le narrateur s’installe, à la fin des années soixante-dix, dans un hameau du Limousin, face aux Monts du Cantal. Un « gandin de sous-préfecture », qui soude à l’arc des fragments d’outils, des ferrailles, les épaves d’une activité agricole disparue. Sur ce qui l’a conduit là, il ne nous dit rien. Le récit reconstruit, sur quatre générations, les existences de ceux qui ont précédé le narrateur dans cette maison, à travers les récits qu’il a pu recueillir auprès des survivants et ce qu’en laissent deviner les objets et les quelques photos qu’ils ont laissés derrière eux.

Il y a d’abord la mère, Marie, qu’on surnomme Miette, surenchère d’humilité sur le prénom qu’on donnait alors à toutes les filles ou presque, comme une appellation générique.  Il y a Pierre, l’époux insaisissable qu’un mariage arrangé lui a imposé – c’est le « non » que Miette oppose en vain à ce mariage qui occupe le centre de ce livre –  puis leurs quatre enfants, deux fils et deux filles et enfin Jeanne, la bru que Miette n’a jamais vraiment acceptée. À travers les destins des membres de cette famille, le narrateur nous fait entrevoir un monde disparu, celui de la vie rurale sur ces hauts plateaux granitiques, telle qu’elle s’écoulait sans changement depuis l’antiquité. Pendant trois mille ans, les hommes ont mené une lutte héroïque contre une nature sévère, indomptable, dont ils n’ont pu tirer leur subsistance qu’en puisant leur énergie dans la rage de survivre, en déployant des forces quasi surhumaines – en témoignent les outils démesurés qu’ils ont laissés – et en faisant preuve d’une frugalité allant parfois jusqu’à l’avarice. Miette ne jette rien, recueille la moindre ficelle, le moindre chiffon.

Vers les années dix du XXe siècle, la modernité atteint ces hautes terres, les fait entrer dans le temps, elles qui jusque là se tenaient immobiles dans l’éternité. Sous le regard ironique du dernier survivant, le narrateur assemble les vestiges du monde ancien, pour en faire naître, dit-il, des objets nouveaux et inutiles. Peut-être est-ce là le dernier acte de la mort de cette civilisation, à moins qu’il ne s’agisse d’une nouvelle mise en abyme : ce dernier acte n’est-il pas le livre que nous tenons dans la main ?

Il ne faut pas s’attendre à trouver dans ce livre une quelconque nostalgie pour un âge d’or enfui. Bergounioux décrit un monde âpre où la lutte ne cesse jamais, où l’on ne peut espérer aucune victoire, seulement une prolongation de la survie, où les choses vous possèdent bien plus que vous ne les possédez et d’où il est impossible de s’échapper, même si, comme Octavie, la fille de Miette, on a entrevu un jour, de loin, l’Amérique.

Pierre Bergounioux, grand lecteur, érudit, s’est attelé tout au long de son existence littéraire à la tâche impossible de déchiffrer l’énigme du monde. La langue qu’il emploie s’est forgée ainsi, dans la recherche de l’exactitude de l’expression et non par des artifices de style. C’est une matière ciselée à l’extrême, dans laquelle ne lecteur n’avance pas sans peine, mais qui lui procure, quand il en sort, l’impression d’avoir franchi un seuil, d’avoir été admis dans un lieu où tout le monde n’entre pas.

2 commentaires sur “Pierre Bergounioux, Miette

  1. Miette …je ne l’ai pas lu. Et pourtant j’ai quelques titres de P.B sur mon étagère des aimés. Lui et Pierre Quignard partagent une fascination commune pour le passé . Pierre Michon aussi .PB est plus politique, plus social . Son journal est un livre de chevet dont les révélations sur ce qui laisse transparaitre des exagérations d’exigence et d’ intransigeante maitrise sur ce ou ceux qui l’entourent me peinent parfois mais quelle écriture, quel rappels à l’essentiel de la vie, . .Ne serait-ce que chaque matin lever les yeux au ciel et sentir l’air du temps. S’indigner aussi
    Donc oui ,lire Miette. J’en ai déjà tant entendu parler.GHV

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    1. Miette m’a beaucoup touché, parce que j’y reconnaissais beaucoup de choses. Bien que je ne sois vraiment de la même génération, cet arrachement aux racines paysannes, cet amour des petites gens parfois entaché d’un peu de culpabilité d’être passé de l’autre côté.

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