Grasse, 1958

1958 Grasse

 

Peu de souvenirs de ce lieu, mais les objets que nous emporterons bientôt dans notre traversée vers la Corse nous accompagneront longtemps, modestes compagnons qui prendront leur place dans chacune des demeures où nous nous arrêterons, quelques années ou quelques mois, et puis nous quitteront un à un, remplacés par de plus neufs, de plus pratiques, qui vieilliront à leur tour à nos côtés. C’est pourquoi je reconnais chacun d’entre eux et je le salue, les fleurs artificielles dans le vase en cristal, le buffet de bois blanc, jusqu’à la boîte à couture dont le simple mécanisme m’émerveillait. Tous ont disparu de cette terre. Il ne reste que l’enfant, vivant au fond de moi, l’odeur de poussière chaude du poste de radio, la sensation sous mes doigts qui sont aussi les siens du satin vert crissant du dessus de lit dans la chambre parentale.

Mon père est souvent absent, vivant dans des contrées lointaines, où il défend l’Empire qui se délite, des aventures dont il ne dira jamais rien. Je peine à le reconnaître quand il rentre, le distinguant mal des autres hommes en uniforme que je côtoie chaque jour à la caserne. Maman est toute à moi et moi tout à elle. Je ne sais pas alors qu’elle ne vit que de ces lettres au papier léger, aux enveloppes bordées de tricolore qu’elle serre dans un tiroir. C’est l’amour le plus pur, du moins je l’imagine, celui de l’absent que la mort frôle de son aile.

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