Taxus et Prunus

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L’if s’est acquis une image d’arbre funèbre pour avoir été souvent planté dans les cimetières. Il produit pourtant de jolies baies rouges nommées arilles. Pendant les interminables enterrements des riches, il arrivait que les chevaux empanachés de noir se désennuient en mâchant quelques un de ces fruits attirants qui les tuaient en quelques minutes.
L’écorce de l’if produit un alacaloïde nommé taxol qui, injecté dans les veines, s’attaque aux cellules cancéreuses (et à toutes sortes d’autres cellules). Il me faut en conclure que ma rencontre avec Taxus baccata m’a sauvé la vie avant celle que je fis de façon brutale avec Prunus dulcis. Voici l’histoire.

Un matin d’hiver, je me tiens debout, pâle et grelottant, au bord de cette départementale familière, à la sortie d’un de ces villages du Luberon que les touristes envahiront bientôt. Les photographes s’arrêteront ici, où à peu près, car le point de vue est parfait sur l’église et les ruines du château. J’ai encore oublié mes lunettes et je peine à lire le cadran de mon téléphone portable. Il faut pourtant que j’appelle à l’aide. Le tout-terrains japonais que mon ami et voisin m’a prêté achève d’agoniser, à-demi enroulé autour d’un amandier.  Les essuie-glaces se sont mis en route à l’instant du choc, ils n’obéissent plus à la commande, s’obstinant à riper sur les vitres sèches. Les airbags finissent de se dégonfler, lâchant doucement dans l’air limpide une fumée qui sent le feu d’artifice. Sous le capot froissé, quelques râles mécaniques se font encore entendre. L’expression « Il y a du souci à se faire » me semble bien de saison, mais je ne parviens pas vraiment à m’inquiéter. Mon corps seul tremble sous l’effet de l’adrénaline et du froid, pendant que mon esprit divague dans l’univers des chaînes causales, de l’eau de pluie qui dégorge des champs en contre-haut et qui a gelé cette nuit sur la chaussée à l’amande parmi des myriades qui a germé dans le talus il y a trente ans peut-être, m’évitant le plongeon dans le ravin, dix mètres plus bas.

Des automobilistes passent leur chemin, d’autres ralentissent, me demandent si j’ai besoin d’aide. Tout va bien.

Crédit image : pixabay.com

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